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Comment apprivoiser un berger
Il y a beaucoup d'espèces plus ou moins en voie
de disparition dans les montagnes. Aujourd'hui, je voudrais parler
de celle que l'on appelle communément "pâtre"
ou "berger."
C'est une espèce étrange, généralement
armée d'un bâton, d'un couvre-chef de formes plus
ou moins diverses et d'un parapluie en bandoulière (quel
que soit le temps d'ailleurs). Pratiquement, il est toujours
accompagné d'un ou plusieurs chiens, souvent bruyants,
mais pas toujours agressifs.
Ses moeurs sont quelquefois surprenantes:
affable, ou bourru, sans qu'on ne comprenne toujours la cause.
Nous avons à ce propos relevé quelques constantes
intéressantes:
Plus le groupe de visiteurs sera important
et voyant, plus il aura tendance à se cacher.
D'autre part, on peut noter qu'il est assez
facile à apprivoiser avec du vin, du Ricard ou de la viande
rouge (la verroterie est à déconseiller), par contre,
nous en avons rencontré un qui préférait
le jus de fruit au vin, le riz complet et la salade au steack
braisé (ces goûts bizarres correspondent, nous semble-t-il,
à la longueur des cheveux du-dit berger, mais cela reste
à vérifier!)
Après
une étude psycho-sociologique poussée et de nombreuses
expériences, nous avons déterminé un point
qui semble fondamental et doit conditionner toutes nos attitudes.
Il est persuadé, dans tous les cas--même si c'est
à des degrés divers--que la montagne lui appartient.
Il s'agit donc, pour nous, d'en tenir compte. Par exemple, il
appréciera toujours qu'on lui demande la permission d'établir
un campement, ou de capter une source. Il s'avérera même
dans certains cas de "bons conseils", notamment pour
prévoir le temps (il semble jouir à ce propos d'un
sens supplémentaire), ou pour nous aider dans un travail
de prospection car, en général, il connait assez
bien son secteur, quoiqu'il marque un dégout souvent prononcé
pour tout ce qui peut ressembler à un trou ou à
une grotte. A ce propos, il est toujours judicieux de lui faire
remarquer qu'après nos explorations, nous reboucherons
ou nous protégerons les trous que nous avons désobés.
De même qu'il aime à ce que la place du campement
soit nettoyée au moment du départ (plastiques,
boîtes de conserves, etc...)
Une autre constante d'ordre psychologique
que nous avons pu observer est le fait que "la modestie
ne l'étouffe pas". Il aura même tendance, dans
certains cas, à pratiquer une attitude condescendante
en ce qui nous concerne. Nous en avons même rencontré
un qui se comparait à l'Aigle ou à l'Isard. Cela
semble dû au fait qu'il se tient plus particulièrement
sur les crêtes ou aux endroits escarpés pour surveiller
son bétail.
Une
méthode simple pour l'apprivoiser consiste à lui
signaler les bêtes isolées que l'ont peut apercevoir,
en prenant bien soin de lui signifier la marque ou "pégé"
qu'elles ont sur le dos, ainsi que sa couleur ou sa localisation.
(Le pégé est une marque à la peinture que
les brebis ont, soit sur les épaules, le dos ou l'arrière-train;
il est différent selon les propriétaires. Les vaches
quant à elles n'ont qu'une étiquette (appelée
"boucle") à l'oreille, avec un numéro).
Il convient de le renseigner de façon assez souple afin
de lui laisser la possibilité de dire "qu'il le savait
déjà". Idem pour les bêtes mortes que
l'on peut rencontrer.
A ce propos, il semble évident qu'il
nous faut éviter à tout prix de laisser rôder
nos chiens (il est même grandement préférable
de ne pas en avoir) car il marque un obession notoire à
ce sujet.
Pour que le contact soit facilité,
il est nécessaire de connaître quelques termes dont
il se sert le plus couramment, afin d'éviter d'être
traité de "touriste"--ce qui sonne souvent comme
une insulte dans sa bouche.
Les BREBIS ou femelles
adultes. Elles sont la grosse majorité du troupeau et
c'est le terme général qu'il emploie lorsqu'il
veut parler d'un groupe, et non pas le vocable MOUTON réservé
aux mâles chatrés de plus d'un an. Les mâles
entiers pour la reproduction étant les BELIERS, souvent
avec des cornes, encore que cela dépende des régions,
de même que les brebis.
Il emploie le terme "mousquer" ou
"coumer" pour parler de l'habitude qu'on les bêtes
de se protéger du soleil pendant les heures chaudes du
midi. C'est d'ailleurs une attiutde qu'il partage aussi volontiers.
Il parle de "faire la sieste" et il n'est jamais judicieux
de venir le voir à ces heures là, même pour
lui demander une boîte d'allumettes ou un ouvre-boîtes.
Une autre tactique d'apprivoisement que nous
avons employée avec succès--surtout dans le cas
de cabane isolée ou éloignée de la limite
des bois--consiste à lui rendre visite avec un fagot de
bois que l'on décharge ostensiblement devant la porte
de son abri. Sa reconnaissance, même si elle n'est pas
marquée, sera bien évidemment proportionnelle à
la dimension du-dit fagot. Cette méthode est donc à
déconseiller aux personnes déjà lourdement
chargées ou fatiguées de naissance, mais peut provoquer
une invitation à la veillée dans la mesure où
l'on aime à entendre des histoires animalières
ou de l'ancien temps. (Il convient d'éviter dans ce cas
d'arriver trop nombreux, surtout si l'on ne fournit pas la boisson.)
Soulignons à ce propos qu'il est fermement
déconseillé de pénétrer dans "sa"
cabane en son absence, même si celle-ci (errare humanum
est) est portée "refuge" sur notre carte.
Un autre sens (en plus de la prédiction
du temps dont nous avons parlé plus haut) semble être
plus développé que d'ordinaire, c'est la vue, qui'il
complète d'ailleurs trés souvent par une paire
de jumelles plus ou moins sophistiquées. A ce propos,
il nous faudra admettre qu'il sera presque toujours au courant
de tout ce qui touche nos allées et venues ou nos activités
matinales. Il faut savoir en tenir compte.
Es espérant que ces quelques remarques
sans prétention puissent aplanir le fossé qui sépare
presque deux civilisations, et qu'ensemble nous puission jouir
des montagnes qui nous entourent.
--Francis Chevillon est membre de l'Association des Pâtres de l'Ariège.
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