1942 : Une jeune Ariégeoise aide une famille juive à s'échapper

Jeanne Rogalle avec ses parents en 1942Le 29 novembre 1942, mon père, Jean Pierre Agouau, conduit deux Juifs hollandais à la frontière espagnole avec succès. Il rentre à Aulus avec une lettre qu’une personne viendra chercher le soir même.

Le 3 décembre suivant, nous avons à nouveau la visite de l’homme qui était venue chercher la lettre quelques jours auparavant. Il demande à mon père s’il veut bien se charger d’accompagner à la frontière neuf personnes : 5 hommes, 3 femmes et un garçon de 12 ans. J’entends la conversation et je me propose pour être un deuxième guide. Mon père accepte; il sait qu’il peut compter sur moi, car en été je l’accompagne souvent sur les estives près de la frontière.

Le départ est fixé au lendemain, dans la nuit du 4 au 5 décembre à 3 heures du matin. Il est convenu de ne pas se charger de bagages : un sac de montagne et un peu de ravitaillement, de se vêtir chaudement et surtout prendre de bonnes chaussures. Tout le monde se rassemble dans la rue du Moulin, devant la grange à côté de notre maison. Mon père, à voix basse, recommande de ne pas heurter avec le bâton les pierres du chemin aussi de suivre de près, chacun emboîtant son pas dans celui qui le précède.

Jeanne Rogalle en 2000C’est moi qui ouvre la marche, mon père est derrière. Devant les maisons du haut du village, un chien aboie. Il ne faudrait pas que les Allemands, les douaniers français ou même quelqu’un d’autre du pays nous voient. Dans l’ombre, nous passons devant la Croix du Ruisseau; je fais le signe de la croix et prie à Dieu que nous ayons une bonne journée avec en final la réussite de l’expédition.

Après avoir passé le pont du Riou, j’ai moins de peur de rencontrer quelqu’un. Le ciel est étoilé mais il ne fait pas trop froid. A partir de l’Artigou, la montée est plus forte et nous n’avançons pas vite ; mais le plus difficile, c’est le long de la Cascade d’Ars. Il faut expliquer au groupe comment marcher : sur le chemin, les flaques gelées font, dans la nuit, des flaques blanches; croyant qu’il s'agit de pierres on a tendance à poser le pied dessus, alors qu’au contraire il faut poser le pied sur les endroits foncés, là où l’on trouve du gazon. En certains passages, pour passer les ruisselets gelés, il faut prendre les gens un à un. On s’attarde, mais on monte toujours. Le jour commence à peine à paraître. Un coup de vent apporte quelques gouttelettes; mon père s’inquiète, mais le nuage passe et le ciel s’éclaircit à nouveau.

Au lac de Cabanas, nous avons la surprise de rejoindre un autre groupe [de Juifs belges]. Il est conduit par Jean Baptiste Rogalle Matiélot qui n’était pas encore mon mari à l’époque, et comprend une famille de 4 personnes : le père, la mère, leur petit garçon de 8 mois et la grand mère, tous 4 demeuraient chez le Cabaillé. Nous ne savions pas que Baptiste faisait ce passage. Il nous explique que parti vers minuit, il n’avait avancé que très lentement. Nous nous arrêtons tous pour manger près du lac.

Il fait jour maintenant ; on ne peut s’attarder, il faut continuer. Il m’est impossible de décrire les efforts qu’il fallait déployer. Tout le monde est déjà fatigué ; on avance petit à petit. Les femmes s’assoient de plus en plus souvent en suppliant « une minute, une minute ». Mon père répondait « il faut avancer. Allons courage, on ne peut redescendre, il y a les Allemands. Là haut, si le temps se gâte, on ne peut rester. » 

Arrivé au dessus du Troun d’Ars, il continuait à les exhorter en leur montrant le port qui semblait bien près. Mais, il savait combien il restait de chemin à parcourir.

Nous faisons une pause, puis repartons dans les éboulis vers le port de Guillou. Avec mon père, nous allons d’un rocher à l’autre, tendant la main à ces hommes et femmes maintenant épuisés. Baptiste s’occupe de la maman et de la grand mère du bébé. C’est le père qui porte celui-ci dans un duvet accroché autour du cou par une bande d’étoffe et qui repose sur son ventre. Lui aussi est épuisé et je suis obligée de prendre le bébé avec lequel je passe la frontière en premier.

Sur le Col, un rocher porte les initiales F.E. (France-Espagne). A son abri, je pose le bébé dans son duvet sur l’herbe rase. Quelques instants plus tard, arrive un homme du groupe et je peux alors aider mon père et Baptiste à remonter tout le monde

Le soleil éclaire les rochers. Nous ne nous attardons pas et redescendons côté Espagne en direction de l’Etang de Romédo au dessus duquel nous nous arrêtons sur un petit replat.

Nous sortons des musettes ce qui nous reste à manger : pain, fromage, quelques morceaux de sucre alors rationnés. Ce petit goûter et ce repos remontent tout le monde. Le bébé est nourri avec un peu de lait sorti d’un thermos apporté par sa mère.

Une dame sort une glace et se poudre le visage. « Je vois que cela va mieux » plaisante mon père. Un des hommes me demande mon âge et me remercie de ce que je fais pour eux. Il est bientôt 3 heures et il est temps de nous quitter. Mon père montre le chemin qui descend à l’étang, puis le sentier marqué par les troupeaux espagnols qui va dans la vallée vers Tabescan.

On va se séparer. Une des personnes remet à mon père une lettre qu’elle vient d’écrire hâtivement en nous disant que quelqu’un viendra la chercher ce soir chez nous. Nous nous quittons, il va être 4 heures, et remontons vers le port de Guillou. Arrivés au col, nous nous retournons et voyons les 2 groupes qui contournent l’Etang de Romédo en file indienne, tout en suivant le sentier bien marqué. « Ils sont bien partis » remarque mon père.

Nous redescendons le port direction Aulus, presque en courant, posant nos pieds d’une pierre à l’autre. Arrivé au pied de la Cascade, il fait presque nuit, notre marche ralentit. Aux Gouttes de Pey, nous redescendons vers la passerelle. Chez nous, ma mère n’a pas fermé les volets et nous apercevons bientôt la lampe de notre cuisine. Nous arrivons et allons nous mettre à table, lorsque le monsieur qui nous avait demandé d’accompagner le groupe vient aux nouvelles. Mon père lui remet la lettre. Assis devant le feu, il en fait la lecture sans la traduire. « Cela a été dur, n’est-ce pas ? » Mon père lui fait quelques commentaires sur les 12 heures qui ont été nécéssaires pour franchir la frontière, puis nous parlons de la situation actuelle, de la guerre et de ses horreurs, du sort fait aux juifs, de mon frère prisonnier de guerre en Allemagne ……

Mis en confiance, il reste un long moment. Quelques jours après, il revient nous voir, nous annonce que le groupe est bien arrivé à Tabescan, puis sollicite mon père pour un autre passage.

A notre grand regret, après la guerre, nous n’avons eu aucune nouvelles des personnes que nous avions aidées à passer en Espagne.

Dans les années 70, des personnes demandèrent à nous voir, mais nous étions aux champs. Les voisins leur dirent qu’en soirée, nous serions là. Le soir, personne ne vint.


– Texte tiré du bulletin de l'Association des Amis d'Aulus et de la vallée du Garbet, no. 17 et 18 de l'an 2000.

 

Une histoire qui finit bien...

 

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- A la suite de la parution de cet article en 2000, plusieurs personnes ont effectués des recherches qui permettaient de penser que le bébé passé en Espagne par Jeanne Rogalle s'appellait Claude Alfred HENLE, né à Saint-Gaudens le 6 septembre 1942. Ses parents, Hans HENLE et Laure HENLE, née WEILER étaient de nationalité belge.

- En novembre 2003, Claude HENLE a été retrouvé à Montréal. Toute sa famille avait réussi à s'échapper de l'Espagne et s'est installée au Canada. Mr. Henle a 4 enfants et beaucoup de petits-enfants. Depuis ce jour Mr Henle et Mme Rogalle se contactent régulièrement

- Le 10 juillet 2004 Mme Jeanne Rogalle a reçu la Légion d’Honneur à Aulus-les-Bains en présence de Mr Henle.

- le 30 octobre 2005 elle a été décorée de la Médaille des Justes à Aulus-les-Bains

Un grand merci aux photographes

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